"Les histoires ne sont là que pour mettre en relation"


Hélio

1.
La création d'un texte est souvent liée à des rencontres, des paysages, des échanges... L'écriture d'Hélio, enfant voleur d'immortalité était une très belle aventure à l'école élémentaire Ernest Renan de Saint-Nazaire avec les enfant de CE2 de la classe d'Anne Audrain. Un "voyage" riche en surprises, en réflexions et en émotions... qui vous laisse des traces persistantes et lumineuses.

2.
Je ne suis plus aujourd'hui comme j'étais avant de commencer en mars dernier. J'ai grandi. Je sais que les enfants aussi, même si, pour eux, c'est plus naturel.

3.
Au départ, il n'y a rien, juste une étincelle quelque part qui fait que je commence à discuter avec différents interlocuteurs d'un projet d'atelier d'écriture... Celle qui tient le briquet, c'est la directrice d'Athénor, Brigitte Lallier-Maisonneuve qui accueille un spectacle appelé Scientifico !. Cécile El Mehdi ensuite propose de faire avec les enfants un atelier philo sur l'Immortalité et, moi, une atelier d'écriture en parallèle. Tout cela devient réel parce que Anne Audrain, l'enseignante de la classe de CE2 d'Ernest Renan nous ouvre la porte de sa classe. C'est Betty Collober d'Athénor qui le lui a demandé, et Anne a dit : "Oui".

4.
Un jour, je rencontre les élèves... Et alors... On fait connaissance, on échange, on écrit, on dessine, on lit... Plus tard, je reviendrai pour continuer : ça fera deux fois une heure, donc, en tout. Entretemps, Cécile m'envoie le détail de ce qui s'est dit avec les enfants dans son atelier philo. Tout cela constitue tout un matériau hétérogène qui arrive, qui se bouscule et que je rapporte à mon bureau précieusement dans mon cartable...

5.
Et puis quoi ? Tout ça pour quoi ? On ne sait pas encore... Je considère tous ces éléments longuement... Très longuement...

6.
Bon... Je commence à écrire du théâtre à partir de ça parce que c'est mon truc... Une petite scène... Quelques répliques... Je lis mon texte aux enfants lors de ma seconde séance. Ils y reconnaissent des fragments, des idées, des mots, à eux... On est tous contents.

7
Et puis quoi ? Tout ça pour quoi ? Je ne sais pas...

8.
Alors, nous avons décidé de nous lancer dans l'écriture d'une pièce. Brigitte me l'a demandé et Éric Sneed, l'administrateur d'Athénor, tombait d'accord. Carrément... Une pièce...


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9.
Donc, je suis retourné à Ernest Renan plusieurs fois pour animer d'autres ateliers d'écriture dans la perspective de ce projet. Avec les enfants, on a écrit, on s'est lus, on a réfléchi, on s'est posés des questions. Chacun y a répondu et moi, je gardais tout. Précieusement.

10.
Une partie de mon travail, c'est "monter" toute la matière produite lors des ateliers et essayer de la faire parler en la disposant d'une manière particulière. Je considère avec le plus grand soin possible tout ce qu'il m'est donné d'assembler avec le souci que ça finisse par dire quelque chose. On n'en est absolument pas sûrs au départ mais on fait comme si on était confiants. Ça parlera... Et ça tient à quoi la réussite ? Ça tient à nous. À ce qui se passera entre nous dans la classe et au-delà.

11.
Quand tu es auteur et que tu arrives dans une classe il te faut trouver une direction qui te plaise, il faut croire à un chemin et dire : "voilà... Allons par là, au bout, y'aura forcément une source, une mine, un trésor, quelque chose d'inconnu en tout cas." En fait, tu n'en sais rien, mais tu proposes quand même qu'on s'aventure ensemble avec conviction... Tu dois essayer d'incarner le plus justement possible la tension que représente une tentative... C'est ton boulot, alors, cela te paraît bien de partager avec ces enfants ce à quoi tu te confrontes dans ton travail. Cela tu peux le transmettre.

12.
J'ai bien aimé qu'Anne Audrain me dise un jour : "il y a quelque chose de difficile à cet âge, c'est de persister dans l'effort, de recommencer. Les enfants de ma classe voudraient en écrivant, en dessinant, que tout soit parfait du premier coup, sinon ils se découragent et abandonnent. Ils ont remarqué que toi tu modifiais le texte en permanence de séance en séance quand ils lisent le résultat de notre travail. Ça les a beaucoup intrigués au départ, maintenant ils se sont habitués et ça leur donne confiance dans le fait d'essayer. Depuis quelques temps, ils sont du coup beaucoup plus assurés dans l'écriture et la lecture..." Euh..., je cite Anne à peu près, c'est l'idée...

13.
Il m'est venu une idée étonnante à Ernest Renan : Écrivant cette pièce sur l'Immortalité, m'est apparue au bout d'un moment l'image centrale du tapis, le cœur palpitant de la pièce : dans le texte, Hélio partage ses histoires, ses inventions de l'esprit avec ses amis, tandis que Louna et Enzo partagent avec lui leur goûter. Dans cet échange réside l'éternité de leur relation. Parce qu'ils "partagent", à un moment précis de leur vie, dans un jardin public, leurs destins sont liés à jamais et noués pour l'éternité... Ça m'a plu aussitôt cette découverte, d'autant que ce que nous avions partagé avec les enfants d'Ernest Renan allait aussi gagner en éternité par la publication de la pièce que tu tiens entre tes mains, lecteur... Alors, forcément, j'y ai vu un signe.

14.
Un jour, dans pas trop longtemps, j'aimerais retrouver ces personnages ayant grandi, je suis sûr qu'ils auraient encore plein de choses à me raconter.

15.
Maintenant, je voudrais voir et sentir ce que donne sur un plateau, Hélio. Faut... 3 comédiens, de la musique, et un souffle... Faut aussi... que notre texte aille à la rencontre de quelqu'un qui souhaiterait lui donner corps... C'est beaucoup... C'est possible... Peut-être que ce livre... Qui sait ?

16.
Ce qui serait le plus extraordinaire, c'est d'aller voir le spectacle avec les enfants d'Ernest Renan qui auraient un peu grandi.

17.
Cet été, trouvé ces mots de Jean-Claude Carrière dans sa préface à son propre texte le "Cercle des menteurs" : "... puisque les histoires ne sont là que pour mettre en relation celui qui parle et ceux qui écoutent, et à travers eux la matière même qui les unit et le mouvement qui les emporte, ces histoires changent de couleurs et de formes, elles changent même de noms selon le temps qui les raconte."
Je la mettrais volontiers en exergue.

S.R., septembre 18

Ernest Renan